Contes, chemins de vie

lundi 22 juin 2015
par  Danielle
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Les contes ne manquent jamais de me répondre quand je leur parle. Ils le font avec bonté. Ils m’apprennent des choses auxquelles je n’avais jamais pensé... Tu peux toi aussi entrer dans le cercle des contes vivants, si tu le veux... Les contes n’attendent que ta visite et ils te connaissent assez bien pour te murmurer en secret des choses sûrement utiles à ta vie . Henri Gougaud, Le livre des chemins. Ed. Albin Michel.


Les trois casseurs de cailloux

Un pèlerin, un soir d’été, arrive sur un chantier peuplé d’ouvriers poussiéreux occupés à mille besognes de bois lourds, de forges sonnantes, de meules et de pierres taillées. Il fait halte au bord de la route où trois hommes au torse luisant fracassent à grands coups de masse, ça et là, des quartiers de rocs. L’un d’eux semble exténué.

  • Dur labeur, dit le pèlerin.
  • Epuisant, lui répond l’autre, abrutissant et sans espoir. De l’aube au soir, casser des pierres, est-ce une vie ? Non, c’est l’enfer. Vivement la mort que je dorme !

Un compagnon, à quelques pas, essuie son front ruisselant. Le pèlerin lui vient devant.

  • Votre misère me fait peine, lui dit-il. Je m’en souviendrai. Sur le tombeau du bon saint Jacques je prierai pour vous, c’est promis. Le compagnon désigne son camarade épuisé.
  • Priez surtout pour ce pauvre homme. Moi, grâce à Dieu, je tiens le coup. C’est que j’ai trois enfants petits et une femme qui s’escrime à les élever comme il faut. J’ai besoin de forces. Ils m’en donnent. Si je trime ainsi, c’est pour eux.

A l’écart parmi les cailloux, les geignements, les coups de masse, naît soudain une chanson.

  • Voilà le fou qui se réveille, dit le jeune père en riant.

Le pèlerin tourne la tête et découvre un grand luron apparemment infatigable. Il cogne d’un cœur si vaillant qu’il fait voler des éclats jusque dans ses cheveux frisés.

  • Quel entrain ! se dit le pèlerin. Il me semble pourtant malingre. Où puise t-il donc sa vigueur ?Il s’adresse à l’homme plein d’entrain.
  • Holà, bonhomme, calme-toi, tu vas t’effondrer !
  • Je sais bien ce que vous pensez, répond le joyeux gaillard. Que je suis idiot. Peu m’importe ! Je casse des cailloux, c’est vrai et c’est fatigant. Et c’est mal payé. Mais ma force est là, dans l’étoile que je me suis plantée au front. Je ne suis pas un simple esclave. Et cognant son torse du poing : "Je bâtis une ville, moi !"

L’arbre

Il était une fois un jeune homme perdu
. Il n’avait que rage à la bouche. Le monde ? Une foire d’empoigne. Les gens ? Des fous ou des coquins. Lui-même ? Une boule de haine. Et donc il se perdait sans cesse en méchancetés sans espoir, en batailles perdues d’avance, en ivrogneries de bas-fond. Il souffrait. Il menaçait ruine.

Qui donc se cache, en vérité, sous les défroques du hasard ? On ne sait pas mais le fait est que ses pas, un jour, le menèrent jusqu’à la porte d’un vieillard aussi seul que sa maison plantée sur une lande nue. Le jeune homme était fatigué. Le vieux lui offrit de son pain, de ses fruits secs et de son eau. Ils parlèrent, assis sur le seuil. Le garçon, à mi-voix rogneuse, dit le mal qu’il voyait partout, ses détestations intraitables, sa terrible absence d’espoir. L’aïeul ne lui répondit pas. Au coin du mur était un arbre que la foudre avait calciné. Il était sec, noir, tout tordu. Le vieillard le lui désigna et dit :

  • Fais-le refleurir, s’il te plait.

L’autre partit d’un rire triste : Tu me prends pour un magicien ?

  • Bien sûr, lui dit le vieux, tu l’es. Je le sais. Tu l’ignores encore.

Le garçon haussa les épaules. Il prit congé, tout rechigné, mais serra la main du vieillard.

Le hasard (lui, encore lui), voulut qu’à quelque temps de là, la fortune au jeu lui sourit. Il gagna de quoi se payer une bombance mémorable. Il sortit de chez le boucher, un cochon de lait sur l’épaule, chercha un lieu où le rôtir, trouva une cabane en ruine. Il entra. Il la croyait vide, mais non, une femme était là avec un enfant maigrichon pelotonné dans ses guenilles. Elle le berçait, elle chantonnait :
Dors mon petit, dors mon tout doux,
la soupe sera bientôt cuite,
entends mijoter nos cailloux,
pitié, ne meurs pas tout de suite.

Sur le feu était un chaudron. Des pierres, dans l’eau, bouillonnaient. Le jeune homme vit et grogna contre le monde et Dieu lui-même qui permettaient ces choses-là. Il découpa son porcelet, débordant de rage, de haine, ou d’amour, il ne savait pas.

Là-bas un vieillard solitaire riait au seuil de sa maison.

  • Je n’aurais jamais cru, disait-il aux oiseaux. L’arbre mort avait refleuri.

Le fruit

A Marcel

La jungle, un jour d’entre les jours. Ombre humide, chaleur fumante, cris d’oiseaux, éclats de soleil. Un homme s’éveille, se dresse, les yeux soudain écarquillés, prend la fuite parmi les arbres. Un tigre aux babines retroussées se glissait vers son lit moussu. Sa patte a griffé l’air, l’homme a bondi à temps.

Il court, ne voit que vert, des feuillages le giflent. Une branche à hauteur de bras. Il s’agrippe, se hisse. Il s’aplatit dessus et la tient embrassée comme une femme aimée. Sauvé ? Non. Un essaim d’abeilles furibondes bourdonne autour de ses cheveux, de ses épaules, de ses jambes. Où est le tigre ? Disparu. Il veut sauter à terre. Il se retient à temps. Sous la branche est un trou d’eau noire. Dans cette mare, que voit-il ? Des crocodiles aux longues gueules qui reluquent ses pieds pendants. Il sursaute. Il perd ses sandales. Elles sont aussi dévorées. Ramper à reculons, voilà ce qu’il doit faire, tenter de rejoindre le tronc. Il se retourne. Hélas, trop tard. Trois rats géants rongent la branche sur laquelle il est affalé.

Perdu ? Peut-être. Pas encore. L’homme ne se résigne pas, il aime la vie et la vie l’aime. Dans la futaie qui l’environne, il cherche une issue, un espoir. Et que découvre-t-il rouge parmi les feuilles, sous un trait de soleil ? Un fruit joufflu, luisant, un fruit comme un clin d’œil de Dieu, si désirable, si charnu, qu’il ne voit plus que sa beauté, qu’il n’a plus qu’une envie, l’atteindre, s’en abreuver, s’en pourlécher, se perdre enfin dans sa saveur. Il en oublie le tigre qui l’attend quelque part, tapi sous un buisson, les abeilles qui le tourmentent, les crocodiles qui le guettent, qui le reniflent, grincent des crocs et les rats qui rongent la branche. Elle geint, elle ploie, elle va craquer. A quoi bon dire plus avant ?

Qui était cet homme, vraiment ? Un fou avide de jouir, indifférent à son salut, ou l’un de ces sages capables de goûter le bonheur qui passe malgré les périls qui menacent le fil ténu de notre vie ?

Choisis seul, le conte se tait.


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dimanche 18 septembre 2016

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