Dieu et les contes

mercredi 8 juillet 2015
par  Danielle
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Qui n’a jamais connu le doute, le souci, le brouillard où l’âme s’égare, et désespère, et perd le nord ? Ce jeune homme-là traversait ces méchantes intempéries. Son ciel avait viré au sombre. Or il avait un oncle moine qu’il aimait de belle affection. Il s’en va donc un jour le voir dans son monastère occitan. Ils se donnent des nouvelles, à l’ombre du cloître fleuri puis, après un brin de silence, le front bas :

  • Mon oncle, j’ai perdu la foi.
  • C’est là tout ce qui te tracasse ? répond l’oncle. C’est banal. Il hausse les épaules. Il rit.
  • Tu ne comprends pas, répond l’autre. Les Evangiles, Jésus-Christ, la Vierge, Dieu, je n’y crois pas.
  • Oui, j’ai compris. Bon. Et alors ?
  • Cela ne te touche pas plus ? Quoi, tu es moine, tout de même !
  • Voyons, dit l’oncle, parle clair. Tu ne sens pas Dieu. C’est d’accord. Est-ce que tu en as de la peine ?
  • De la peine, dit le garçon. Mais c’est terrible, scandaleux ! Si ma vie est privée de sens, elle me devient insupportable !
  • Hé, mon fils, de quoi te plains-tu ? La foi, c’est cela, rien de plus.

***********************************

Il pleuvait depuis quatre jours
. La digue, au bord de la rivière n’était plus qu’un tas débordé. Le village était inondé. Le curé, dans son presbytère, s’évertuait sur le sermon qu’il se proposait d’infliger à ses dévots le dimanche suivant. « En vérité, je vous le dis. Ayez confiance en Dieu le Tout-Puissant. Voilà, enfants de la lumière, le maître mot de notre vie ! »
Il se relut à haute voix. Il s’estima assez content. La phrase résonnerait loin dans la pénombre de l’église. Il entendit qu’on l’appelait, en bas, dans l’eau de la ruelle. Il mit le nez à l’œil-de-bœuf. Trois jeunes gens dans une barque, faisaient des signes véhéments.

  • Monsieur l’abbé, il faut partir, on évacue, descendez vite !
  • Confiance en Dieu ! répondit l’autre. Ne vous souciez pas de moi ! Il désigna le ciel plombé.
  • Le seul recours qui vaille est là !

Il traita, à mi-voix grognonne, les secouristes de pingouins et se remit au travail.

Au soir, amen, fin du sermon, coup de buvard sur les feuilles. Il joignit ses doigts tachés d’encre et s’en fut en Pater Noster. Un bruit de canot à moteur troua sa prière. « Qu’est-ce encore ? » pensa l’abbé. Il grogna, vint à la lucarne. Projecteur, pompiers, porte-voix.

  • Vous ne pouvez pas rester là ! Accrochez-vous à la gouttière, on vous éclaire, descendez !
  • Ma seule lumière est Là-Haut. J’ai la foi, moi, messieurs d’en bas ! Dieu me tient dans Sa main parfaite. Où serai-je mieux protégé ? Retournez à vos canotages et laissez moi prier en paix !

« Ah mais, Seigneur, ils nous agacent ! » dit-il aux poutres du plafond. Il se dévêtit promptement et s’enfouit sous sa couette humide. Vers minuit, il fut réveillé par un fracas d’hélicoptère qui s’obstina un grand moment. Il crut voir derrière la vitre un filin qui se balançait dans des éclairs d’apocalypse.

Au matin, plus rien. Le beau temps, mais dans le ciel pas de soleil, pas de plancher sous ses sandales, pas de murs et pas d’œil-de-bœuf, pas de dehors et pas de village. Il se tourna à droite, à gauche. Il appela timidement.

  • Oui, que veux-tu ? dit-une voix. A l’instant, il sut qui parlait.
  • C’est Vous ? dit-il.
  • Bien sûr. Qui d’autre ? Mais que fais-tu ici, l’abbé ?
  • Je suis donc mort ? Hélas, Seigneur, Vous ne m’avez pas secouru ?
  • Comment cela, pas secouru ! Je t’ai envoyé une barque, une escouade de pompiers, une libellule à moteur avant que ta maison ne s’effondre, avec une échelle, un docteur, deux infirmières de Paris jolies comme des sucres d’orge, et toi, rien. Même pas merci.
  • Ne criez pas, gémit le prêtre.
  • Non, franchement, répondit Dieu, parfois vous êtes durs, les hommes !

******************************

C’était un berger sans malice, simple d’âme, léger de cœur, nourri de pain et de vent frais, de longues marches, de fromage, d’eau claire et de tranquillité. Selon le curé du village, il n’avait qu’un défaut majeur. Pas plus à Pâques qu’à Noël, il ne fréquentait son église. Non pas qu’il fût sans foi ni loi, simplement, il n’y pensait pas. Le prêtre, quand il le trouvait à baguenauder sur la place, brandissait l’index sous son nez.

  • Mécréant, on te voit Là-Haut ! Prends garde que le ciel, un jour, ne te dégringole pas dessus !

L’innocent répondait :

  • Le ciel ? Je vis chez lui dans mes montagnes !
  • Et Dieu le Père, bougre d’âne, ne le crains-tu pas ?
  • Non. Pourquoi ? S’Il a pris soin de me créer, ce n’est certes pas, j’imagine, pour me grimacer sous le nez !

Bref, ce naïf indécrottable ne pensait pas comme il fallait, ne vivait pas comme il devait, ne faisait rien comme les autres.

Vint un matin où, par hasard, le bonhomme croisa le prêtre au seuil de la porte à clochette, sous l’enseigne du boulanger.

  • Vous me semblez pâlot, mon père. N’avez-vous pas envie de vivre, par un si grand et si beau soleil ?
  • Si je vais mal, c’est de ta faute. Mon fils, tu me gâtes le cœur !
  • Mon père, vous m’en voyez tout triste. Que puis-je faire pour votre santé ?
  • Venir tout à l’heure à confesse. Ne sais-tu pas que l’âme pue quand on néglige sa toilette. Il nous faut la débarbouiller !
  • Mon père, si cela suffit à vous faire content de vivre, je viendrai cet après-midi.

L’un et l’autre partirent.
A l’heure où les gens et les chiens faisaient la sieste sous les arbres, le berger, d’un pas circonspect et le chapeau sous le nombril, pénétra dans l’église fraîche où le curé priait pour lui.

  • Grâce à Dieu, mon fils, te voilà ! Avant de confier tes fautes à Celui qui pardonne tout, viens un instant t’agenouiller, là, près de moi, devant l’autel, et disons ensemble trois Pater.
  • Un Pater ? Mon père, pardon, j’en ai déjà entendu mais je n’ai pas retenu le premier mot.
  • Mon fils, honte sur toi ! (Sa voix résonna sous la voûte et rebondit de mur en mur.) Me voilà devant un gouffre d’ignorance aussi grand que l’enfer ! Le matin, quand tu te réveilles, à l’heure où l’on prie le Très-Haut, que fais-tu, diable d’homme ?
  • C’est simple. A l’aube, je sors dans le pré et je dis bonjour au soleil. Puis pour qu’il sache que je suis content de le voir, je fais deux ou trois cabrioles dans l’herbe mouillée et je lui chante une chanson… Lui et moi, nous nous entendons bien.
  • Le soleil ? Oh folie païenne ! Oh, misère des ignorants ! dit l’autre en agitant les mains autour de sa figure. La lessive s’annonce rude. Misérable, ôte ton manteau et viens t’en au confessionnal.

Le berger en hâte obéit, tint sa pelisse au bout du bras, pataud, chercha un endroit où la poser. Un trait de lumière par un vitrail vint illuminer quelques dalles. Le curé le lui désigna.

  • Eh bien, insensé des montagnes, si le soleil est ton ami, dis-lui de tenir ton habit, le temps que je lave ton âme.
  • Oh bonne idée, dit le berger.

Il le posa sur le rayon où mille poussières dansaient, en disant « Beau soleil, je te le confie ».

Ce fut peut être un pur miracle mais le manteau resta sur le fil de lumière suspendu.
Le prêtre tomba devant lui à genoux, les bras grands ouverts. Il resta bouche bée.

  • Berger, berger, saint innocent, apprends-moi à caresser l’herbe, à dire bonjour et bonsoir, à jouer comme un enfant bête, apprends-moi à ne rien savoir !

On dit qu’ils s’en furent tous les deux vivre leur vie dans la montagne. Le prêtre entendit peut être ce que les mots ne savent pas et ce que le murmure des contes ne dit qu’après qu’il s’est tu.

D’après « Le livre des chemins », Henri Gougaud


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dimanche 18 septembre 2016

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